Un Yom Haaztmaout religieux

17 avril 2026 - 10:15 - 179 vues

Rabbin David TOUBOUL

Bonjour à tous,

C’est au rav Kook, immense personnage de la fin du XIXème et début du XXème siècle, fervent sioniste et grand rabbin achkénaze de la terre d’Israël à l’époque du mandat britannique, que nous devons la phrase célèbre : « hayachan yithadech véhahadach itkadech » « l’ancien se renouvellera, et le nouveau sera sanctifié ».

Chers auditeurs, je vous invite à vous documenter et à lire une biographie de ce rabbin issu du Hassidisme, ultra-orthodoxe, qui a dû se battre contre son milieu d’origine et ses collègues pour imposer sa vision d’un judaïsme orthodoxe, ancré dans la tradition et la loi juive la plus rigoureuse, mais ouvert à la modernité de son époque, et qui tourne un regard d’abord curieux et intéressé, puis franchement enthousiaste, face à la jeunesse idéaliste réceptive à l’idéologie sioniste.

Le rav Kook n’est pas le premier rabbin sioniste, mais il est le concepteur d’une théologie qui deviendra idéologie politique, qu’on appelle aujourd’hui le sionisme religieux.

Vous avez déjà compris que je ne vais pas vous parler de la paracha de la semaine mais plutôt de la fête que nous allons célébrer mardi, 5 du mois de Iyar, commémoration d’un vendredi du mois de Mai 1948, où fut signée et proclamée la déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël, à Tel Aviv, par David Ben Gourion.

C’est ce jour, dans sa date hébraïque, qui est depuis considéré comme le jour de fête nationale israélienne, le « Yom Haatsmaout » ou « jour de l’indépendance ».

Depuis au moins 78 ans, les juifs religieux se posent une question : le jour de l'indépendance, la fête nationale israélienne est-elle une fête "laïque" ou peut-on aussi lui donner une traduction religieuse ?

S'agit-il de la commémoration d'un événement historique donné qui nous donne l'occasion de créer un lien avec la culture israélienne et son mode de vie en mangeant des falafels et en écoutant de la musique, ou bien faut-il aussi voir le jour où un "miracle" a eu lieu, le mot miracle ne signifiant pas forcément qu'il y eut une intervention divine directe et visible, mais ce mot peut aussi désigner un évènement étonnant, incroyable, inattendu.

Cette question est précisément un point de divergence central entre les courants du judaïsme contemporain : 

- pour les tenants du sionisme "classique", (laïque n'est pas le mot qui convient, disons "profane" ou a-religieux) YH est et doit rester un jour de fête nationale puisque le courant sioniste en tant que mouvement politique s'est vécu dès ses origines comme une réaction à contre-courant de la société juive du 19ème siècle en Europe de l'Est dans laquelle le poids des textes religieux et de leur interprétation aux mains d'une hiérarchie rabbinique assez rigide rendait impossible toute expression politique d'une aspiration à un renouveau, à une réponse aux angoisses sur l'avenir du peuple juif qui ne passe pas par la prière ou la fatalité mais par une prise en mains du destin individuel et collectif. En bref, les sionistes "historiques" ont le sentiment, justifié ou pas, que l'état d'Israël s'est construit contre la religion, ou plutôt contre les religieux et leur aspiration jugée naïve et moyenâgeuse d'un retour sur la terre d'Israël guidés par un Messie qui ferait tout le travail et qu'il n'y aurait qu'à suivre.

- pour d'autres parmi les juifs ultra-orthodoxes, ou plutôt ultra-rigoureux sur la pratique des commandements et leur interprétation, apportent une réponse fidèle à leur vision d'un judaïsme qui ne connaît ni évolution ni perspective historique : Yom Haatsmaout n'est pas une fête religieuse car ce n'est pas écrit dans la Torah. La belle affaire ! Faut-il s'interdire toute célébration postérieure aux écrits bibliques et rabbiniques ?

- pour une autre tendance du judaïsme orthodoxe qui se définit comme "sioniste-religieux", Yom Haatsmaout est une fête qu'il faut célébrer car l'état d'Israël, même si au point de vue du judaïsme religieux n'est pas encore "parfait", il faut le célébrer comme le début du commencement de l'ère messianique dans laquelle les juifs du monde entier seront installés sur la terre d'Israël, seront tous très pratiquants et vivraient dans un état régi par les lois de la Torah, une véritable théocratie vers laquelle il faut aspirer même si on doit passer par un état démocratique, qui est vécu comme un "mal nécessaire".

- Nous, juifs massorti, en tant que juifs, sionistes ET religieux, sommes à la recherche d'une voie médiane, un "sionisme sans déraison" pour paraphraser le titre du live de Louis Jacobs. Pour ce faire nous disposons d'outils théologiques, idéologiques, scientifiques (au niveau des sciences humaines que sont l'histoire, la philologie etc.) que je ne vais évidemment pas détailler maintenant. Tenant compte du fait que le judaïsme n'est pas et n'a jamais été seulement une religion mais se définit aussi comme l'appartenance à un peuple et à une civilisation, dans laquelle la religion occupe une place centrale, nous ne voyons pas pourquoi Yom haatsmaout, un évènement qui concerne l'ensemble du peuple juif, n'aurait pas sa place dans une synagogue. Nous sommes conscients que le sionisme est né en réaction à une certaine forme d'immobilisme à l'intérieur du peuple juif, et nous voyons dans son expression idéologie un courant "cousin" du judaïsme progressiste auquel nous appartenons. L'argument selon lequel YH ne pourrait pas être célébré "religieusement" car il n'a pas de fondement dans la littérature biblique ou rabbinique est pour nous nul et non avenu, puisque nous croyons en l'évolution du judaïsme. D'un autre côté, il n'est pas question non plus de voir en l'état d'Israël une sorte de Messie de la fin des temps, qui nous rapprocherait d'une époque passée, idéalisée, fantasmée, sans rapport avec les valeurs qui sont les nôtres. 

Nous faisons en sorte que yom haatsmaout soit célébré dans toutes nos communautés, en Israël comme dans tous les autres pays, à la fois par une cérémonie religieuse et par une soirée festive et culturelle, en lien avec le peuple israélien et la culture israélienne que ce soit dans l'expression de son folklore musical ou culinaire, et nous souhaitons que ce jour soit aussi l'occasion pour chacun de nous de réfléchir au rôle que nous pouvons jouer pour l'amélioration de cet état, qui est loin d'être parfait, pour son rayonnement, pour qu'il connaisse enfin la paix et la stabilité, intérieure comme extérieure, et pour que nous puissions continuer à en être fier.

C’est donc avec fierté que nous allons, pour la seconde année consécutive, entreprendre une lecture religieuse de la déclaration d’indépendance.

Qu’on appelle en hébreu « méguilat Haatsmaout ».

Nous la lirons comme le peuple juif lit ses méguilot depuis des millénaires.

Avec la mélodie traditionnelle de cantillation, qu’on appelle les « téamim ». Elle sera lue et traduite en français par les enfants de notre Talmud Torah et de notre mouvement de jeunesse Noam.

Un événement dont le seul but est de célébrer l’unité du peuple juif, et sa solidarité avec le peuple israélien.

Une lecture d’un texte aux accents prophétiques, d’une actualité malheureusement encore brûlante, notamment lorsqu’il y est question de l’agression des armées des pays arabes.

Renseignements et inscriptions sur le site de Maayane Or, synagogue massorti de Nice.

Chabbat chalom, et à la semaine prochaine !